Vache folle
Par Lemmuret |
dimanche 4 mai 2008 à 10:56 | General
| #2283
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La mère de Michel Houellebecq fait donc des siennes et dénonce l'imposture que représenterait son fils. Mais, ce faisant, ne le grandit-elle pas encore ?
Titre incroyable : '' L'innocente". L'innocente, c'est elle-même, la victime d'un fils indigne qui aurait maltraité sa mère et dont il conviendrait de rétablir la pureté.
Pourtant, l'innocence, ce n'est pas ce qui vient spontanément à l'esprit à la découverte du parcours de Madame Ceccaldi. Et que son plaidoyer pro domo en apprend encore un peu plus sur une génération et beaucoup sur un homme et que ce n'est pas à l'honneur de la première. Ce que décrit Madame Ceccaldi sur son propre parcours, c'est la trajectoire d'une routarde gauchiste et féministe qui passait son temps à voyager et qui voyait dans son enfant une entrave à sa soif de liberté absolue. Un enfant qu'on laisse dans un désert affectif et moral et qui avait effectivement tout pour devenir le raté fanstamé par sa mère. Madame Houellebecq mère, c'est l'appartement témoin, la caricature d'une certaine partie de cette génération qui a peu grandi, beaucoup joui et qui, au nom des grandes causes, la liberté -entendez la sienne-, le féminisme, tout le prêt-à-porter de l'époque, a peu donné. Rien de neuf au fond parce qu'on a de toute éternité trouvé toutes les bonnes raisons pour ne pas s'occuper de ses enfants, mais peut-être jamais avec le prétexte de défendre les grandes causes et de sauver l'humanité. Bref, l'égoïsme porté à son paroxysme et dont les représentants s'étonnent maintenant qu'on ne les remercie pas pour tout ce qu'ils ont fait et tout ce qu'on leur doit. Car il est certain que Madame Ceccaldi a subi quelque chose d'assez désagréable, une belle mise à mort littéraire. C'est elle en effet que son écrivain de fils va faire mourir (crever serait le terme exact) dans une scène proprement inoubliable des Particules élémentaires. C'est cette mère dont il a dit qu'elle était dans la vraie vie bel et bien morte. Et c'est elle qui sort de la tombe pour dire que son fils est un menteur et un raté.
Connaissant maintenant le fin mot de l'histoire, raté n'est pourtant pas le terme qui vient spontanément à l'esprit pour désigner ce fils indigne. Des deux, c'est très largement lui le vainqueur. Car Michel n'est pas un raté. Il est, malgré toutes ses faiblesses, l'un des rares écrivains qui survivra à son temps et dont il dit des choses plutôt importantes, même si elles ne sont pas agréables à entendre pour la doxa dominante. Ce que décrit Houellebecq, ce à quoi il donne une forme parfaite, c'est l'envers du décor de la libération des moeurs et des idéologies qui ont préparé mai 68. Il étale les cadavres qu'on trouve dans le placard. Le témoignage Ceccaldi explique, au passage, beaucoup des points controversés des oeuvres du fils, son horreur de l'engendrement "naturel" (le clonage, la promotion de la génétique), son mal de vivre radical, son insistance, paradoxale seulement superficiellement, sur les généalogies, sur la filiation qui relève chez lui un caractère fondamental.
Il y a un retournement étrange dans le cas Houellebecq. Un raté alors ? Plaçons-nous un instant du point de vue de Madame Ceccaldi et postulons que Michel est tel qu'elle le décrit. Quel est le problème ? Qu'est-ce que ça change du regard que l'on porte sur l'écrivain ? Si l'on regarde l'homme sans l'oeuvre, si l'homme n'avait pas produit l'oeuvre, on imagine sans peine ce que serait Michel Houellebecq. Il ne serait pas grand chose. Sauf qu'il y a Extension, les particules, Plateforme, la possibilité d'une île et une oeuvre poétique qui tient, par son ironie et sa simplicité très directe, franchement la route. Ce qui nous amène à une considération plus générale qui ne préjuge en rien de la "valeur humaine" de Michel Houellebecq (que je ne connais pas personnellement, cela va sans dire) dont nous n'avons finalement absolument rien à faire. Pour un écrivain, pour un vrai écrivain, tout est dans l'oeuvre. C'est-à-dire qu'on peut être un homme méprisable et vil dans son comportement quotidien, et être sauvé par ce que l'on écrit. Sans rentrer dans des cas précis, la littérature foisonne de cas de cette étrange schyzophrénie. Les grands écrivains n'ont pas tous été des grands hommes, loin s'en faut, mais cela ne change rien à l'ampleur des oeuvres qu'ils ont produites et qui, d'une certaine manière, les sauvent entièrement. Et c'est là le miracle Houellebecq : c'est qu'il n'est pas rentré dans la combine et qu'il a bien, sur toute la ligne, désobéi aux diktats de l'époque. Il aurait dû finir sur le divan d'un psychiatre (finir, c'est-à-dire ne pas aller plus loin) et sur le plateau de "ça se discute", militer dans une association pour le droit des victimes de mères indignes, se suicider. Il aurait aussi pu faire de la petite littérature intimiste où il aurait vidé devant tout le monde la petite baignoire de ses malheurs et pleurer misère. Au lieu de cela, il a réalisé ce qui est le propre de la grande littérature, cette transmutation qui a transformé une expérience personnelle sans grand relief en une expérience qui change le regard de ses lecteurs sur le monde et qui les transforme eux-mêmes.
Houellebecq a sans doute accompli son oeuvre et il a sans doute conscience. On n'a pas suffisamment interrogé, dans la Possibilité d'une île, la présence de deux figures omniprésentes, celle du clonage, celle du désert. La réplication à l'infini d'une même forme, le néant. Sans doute faut-il y voir l'aveu qu'une oeuvre est close, qu'elle est sinon condamnée à une forme perpétuelle de répétition. Les imbéciles diront que le filon est tari comme si un écrivain avait vocation à pondre un roman tous les deux ans jusqu'au tombeau, à courir après le "sujet" de son prochain opus. Les autres y verront que cette oeuvre est marquée par une certaine forme de necéssité.







Commentaires
1. Le dimanche 4 mai 2008 à 13:39, par Séverine
2. Le dimanche 4 mai 2008 à 16:04, par le conservateur
3. Le dimanche 4 mai 2008 à 16:08, par DagorDagorath
4. Le dimanche 4 mai 2008 à 23:28, par Marie
5. Le lundi 5 mai 2008 à 04:25, par Major Tom
6. Le lundi 5 mai 2008 à 05:56, par Agnus_Cybioni
7. Le lundi 5 mai 2008 à 13:24, par oleole
8. Le lundi 5 mai 2008 à 23:23, par Lemmuret
9. Le mardi 6 mai 2008 à 01:02, par Proton
10. Le mardi 6 mai 2008 à 10:34, par oleole
11. Le mardi 6 mai 2008 à 10:42, par oleole
12. Le mardi 6 mai 2008 à 12:04, par Séverine
13. Le mardi 6 mai 2008 à 13:38, par Major Tom
14. Le mercredi 7 mai 2008 à 11:52, par oleole
15. Le dimanche 11 mai 2008 à 07:54, par Séverine
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